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par Pascal Gibourg

« Qu’ai-je fait du don du regard ? »
A.P.

Un théoricien de la littérature – Gérard Genette pour ne pas le nommer – parle quelque part de ce besoin d’écrire que ressentent nombre d’écrivains ou de poètes, indépendamment de savoir quoi écrire et même d’éprouver le sentiment d’avoir quelque chose à dire. Il met ensuite cette disposition (ou indisposition) en rapport avec une tendance au dénigrement de la chose littéraire – mais pas d’une manière courte et immédiate qui consisterait à rejeter dans l’inexistence le texte produit ; au contraire, de sorte que par le dénigrement la littérature atteigne à un autre niveau de conscience, que l’on pourrait appeler critique, et qui serait la marque de l’œuvre moderne, dans un sens un peu différent de celui que Valéry assignait à ce terme en parlant de Baudelaire. Le texte de Genette parle justement de Paul Valéry, poète que l’on retrouve cité par Jacques Ancet en exergue du texte qu’il consacre à Alejandra Pizarnik, poétesse argentine dont il traduit simultanément deux livres chez Ypsilon : L’Enfer musical et Cahier jaune, début d’un travail de longue haleine puisque l’éditeur a le projet de publier l’intégralité de l’œuvre, soit 15 volumes. Est-ce à dire qu’on pourrait tisser là quelque chose comme une filiation ? Même si elle écrit ironiquement dans une des proses que regroupe le Cahier jaune que « la marquise sortit à cinq heures cinq », Alejandra Pizarnik, qui vécut quelque années à Paris, semble avoir été davantage marquée par l’œuvre d’Antonin Artaud que par celle de l’auteur de Monsieur Teste. Mais au-delà des noms, des références, c’est un fluide qui court, qui circule entre les œuvres, une énergie, un désespoir, une souffrance à laquelle s’attache le langage, contre laquelle s’acharnent les mots, pour en tirer un sens ou une musique, pour en extraire un lieu, y creuser un espace où vivre redevienne possible, sans qu’on sache vraiment qui doit vivre là, qui peut vivre, quelle voix, étrangement multipliée par l’absence qu’elle abrite, le silence ou le vide.

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