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DeLillo et la conception du roman

par Gregory Mion

On serait tenté d’évoquer un genre de prototype romanesque à propos de L’étoile de Ratner (1); on verra peu à peu comment situer ce spécimen de la littérature dans le champ historique des lettres modernes. Il s’agit d’un de ces objets littéraires difficilement identifiables, d’une longueur certes suffisante pour parler d’un roman, mais d’un contenu à tout le moins hétéroclite, nourri de personnages dysfonctionnels et tonifié par une intrigue d’allure incertaine.
Localisé au sein d’une époque futuriste, le livre dresse au départ le portrait d’une société qui n’en a pas encore fini avec ses guerres. Ce parti pris d’un monde constamment bousculé par les idéologies n’est pas surprenant de la part de Don DeLillo, réputé pour critiquer les racines défectueuses de la société, celles qui accouchent justement des «bruits de fond» dont il est malaisé de se débarrasser une fois qu’ils ont atteint le cœur de l’opinion publique – on ne saurait en effet rien attendre de perspicace venant d’une foule dont le langage est instruit par l’imprécision, le bourdonnement ou la rumeur des paroles inconséquentes. En d’autres termes, DeLillo choisit pour cible les collectivités où préside une certaine malformation des discours, motivée par un pouvoir illégitime devenu imperméable à la contradiction, un pouvoir fatalement vertical qui déploie une lumière zénithale et trompeuse sur tous ses sujets ramollis, transformés en auditeurs apathiques, réduits à une masse inerte qui se contente de recevoir une parole en forme de bruitage, malgré, de temps en temps, la lueur d’une réflexion, ou peut-être le commencement d’un aphorisme (2).
Reste que la sensation d’incomplétude semble caractériser les personnages de l’œuvre de DeLillo, comme si, au final, tout accès à la justesse d’une idée devait être interrompu par un réseau de contraintes insurmontables, vidant les êtres de l’intérieur, les empêchant de concrétiser une action, voire la moindre intention susceptible d’aboutir à quelque chose de viable. À beaucoup d’égards, le cosmos littéraire de DeLillo repose sur la frustration de ses acteurs. Face à l’adversité d’un monde sémantiquement infecté et péniblement guérissable, il y a la possibilité de valoriser une réponse humoristique, un humour que les commentateurs ont parfois qualifié de «baroque», sans doute en raison de ses aspects excentriques, comparable à un bas-relief d’église qu’on aurait vissé au fronton d’une maison des plaisirs. En résumé, donc, nous avons chez DeLillo un monde aux puissances mal dites, un univers avorté dans sa formulation, directement greffé sur des protagonistes incongrus qui se débattent tant qu’ils peuvent pour s’en sortir, le plus souvent sans réelle perspective tenable. Alors le rire et l’ironie ont bonne figure au milieu de ces énergies hétérogènes. L’étoile de Ratner, disons-le maintenant, répond à cette structure à mi-chemin de la désespérance et de la prescription : certes les choses sont ce qu’elles sont, elles nous résistent et ne veulent pas nous faire plaisir, mais rien ne nous interdit d’essayer d’inventer du nouveau, quitte à échouer et à tout reprendre.

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