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Bernard Stiegler : La révolution numérique a commencé véritablement il y a à peu près une vingtaine d’années, lorsque les États-Unis ont rendu l’Internet accessible au monde à travers le Web. Ils se sont approprié une vision, qui était celle d’un Européen, Tim Berners-Lee, et en ont fait un dispositif de reconquête. C’était une stratégie politique mûrement réfléchie depuis au moins cinq ans, et c’est quelque chose qui a véritablement transformé la face du monde. Nous n’en avons pas encore pris conscience, d’ailleurs, et je ne suis pas sûr que nous soyons capables d’en prendre pleinement conscience : ce processus qui est toujours en cours est d’une extrême complexité, d’une extrême rapidité et d’une extension planétaire.

Le numérique est avant tout un processus de formalisation généralisée. Ce processus, qui repose sur des protocoles de compatibilité, rend compatibles des techniques diverses et variées. C’est un processus d’unification par les codes binaires, de normes et des procédures qui permettent aujourd’hui de formaliser à peu près tout : circulant dans mon automobile avec un système GPS, je suis relié par le numérique à un processus de triangulation qui formalise ma relation avec des cartes à l’intérieur desquelles je navigue et qui transforment ma relation au territoire. Mes rapports à l’espace, à la mobilité et à mon véhicule sont totalement transformés. Mes relations interindividuelles, sociales, familiales, scolaires, nationales, commerciales, scientifiques sont elles-mêmes littéralement bouleversées par les technologies de social engineering. Il en est de même de la monnaie, et de beaucoup d’autres choses – et en particulier de toutes les pratiques scientifiques et des diverses formes de la vie publique.
Ce devenir relève de ce que j’appelle — en reprenant une expression de Sylvain Auroux — le processus de « grammatisation ». En m’appuyant sur des travaux récents, je pose que ce processus — comme André Leroi-Gourhan le donnait déjà à penser — s’est déclenché au paléolithique supérieur, puis s’est subitement intensifié au moment du néolithique, ce qui a donné lieu à l’apparition des écritures idéogrammatiques. Puis il s’est complexifié, enrichi, en passant par les automates de Vaucanson, par les automatismes dans les usines, puis par la mécanographie et a finalement abouti à son stade actuel, qui est le numérique.

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